Qu’est-ce que la communication intra personnelle ?

 

Introduction

« Autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même : j’ai honte de moi tel que j’apparais à autrui. […]  La honte est, par nature, reconnaissance. Je reconnais que je suis comme autrui me voit.» Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant (1943).

La communication intra personnelle n’est autre que le jugement que nous portons sur nous-mêmes, bien que celui-ci apparaisse comme indissociable du jugement que les autres portent sur nous.

L’Autre me scrute, me perce à nu, et ce que je veux dissimuler, impitoyablement, il me le signifie.

Nous prenons donc toujours en considération le jugement d’autrui lorsque nous communiquons avec nous-mêmes. Sans lui, nous serions incapables de nous remettre en question.

Mais peut-on nous détacher du regard des Autres ? Peut-on échapper à la violence symbolique que les Autres exercent sur nous ?

Pour traiter ce sujet, nous verrons dans un premier temps comment le regard des autres conditionne-t-il notre communication intra personnelle, et dans un second temps, pourquoi est-il nécessaire d’objectiver cette forme de communication afin qu’elle ne puisse avoir d’effets négatifs sur nous et qu’elle devienne un élan positif qui améliore nos relations avec nos semblables.

 

I – Le regard des autres conditionne notre communication intra personnelle :

« L’Enfer, c’est les autres ! ». Cette réplique est la dernière de la pièce de Jean-Paul Sartre, Huis Clos (1944) : dans un salon Empire, en enfer, trois personnages, morts, sont condamnés à demeurer ensemble pour l’éternité. Tel est leur châtiment.

Garcin, le militant révolutionnaire qui a été fusillé après s’être enfui lâchement, Inès, l’homosexuelle, qui a été entraînée par son amie dans la mort, et Estelle, l’infanticide qui a causé le suicide de son amant, sont en scène. On les voit se déchirer, c’est-à-dire vivre sans cesse chacun sous le regard des autres. Regard accusateur, regard verdict, car les jeux étant faits – et leur vie achevée – ils sont éternellement prisonniers du regard adverse. Et Garcin, enfin, de comprendre : « Alors c’est ça l’enfer. Je n’aurais jamais cru… vous vous rappelez : le soufre, le bûcher, le gril… Ah ! quelle plaisanterie. Pas besoin de Gril : l’enfer, c’est les Autres. »

En effet, les pleurs et les grincements de dents de l’enfer ne sont pas dus à la torture et aux tourments : le seul supplice, infini, insupportable, c’est la présence de l’Autre, qui est mon bourreau, qui me juge, qui me « constitue en objet », comme l’avait déjà expliqué Sartre dans l’Etre et le Néant (1943), où il s’interroge sur le rôle de la relation à autrui dans la construction de l’image de soi, en prenant pour exemple celui de la honte. La prise en compte du regard d’autrui me fait donc passer de la conscience immédiate de ce que je fais à l’intériorisation du jugement porté sur moi.

Huis clos, pièce philosophique – pièce à thèse –, permet donc à Sartre de donner à voir, en l’incarnant sur le théâtre, sa réflexion existentialiste sur notre relation à autrui. La mauvaise foi, la duplicité, la confusion amour-haine, y trouvent leur illustration dramatique.

Vivre c’est se lier aux Autres, mais l’attachement est violence, tyrannie, domination perverse.

Loin de condamner autrui, Sartre explique simplement que les punitions ne viennent ni d’un diable, ni des tortures de l’enfer. Le regard qu’autrui porte sur mes mauvaises actions, à partir du moment où j’en admets le bien-fondé, suffit pour que je reconnaisse ma culpabilité et que j’en fasse une torture intérieure. La conscience morale, qui est une forme de conscience de soi, n’est autre que la communication intra personnelle, et celle-ci passe inéluctablement par le détour de la conscience que je prête à autrui. Car effectivement, que vaut ma conscience du monde sans confrontation avec autrui ?

Robinson, isolé sur l’île déserte où il a fait naufrage, décrit les modifications de son rapport au monde, provoquées par l’absence de points de vue autres que le sien. Contrairement au Robinson de Daniel Defoe, journaliste et romancier anglais auteur de Robinson Crusoé, celui de Michel Tournier comprend que sa conscience du monde n’était pas spontanée, mais construite à travers tout un réseau de relations humaines : « Je sais à présent que l’homme porte en lui – et comme au-dessus de lui – un fragile et complexe échafaudage d’habitudes, réponses, réflexes, mécanismes, préoccupations, rêves et implications qui s’est formé et continue à se transformer par les attouchements perpétuels de ses semblables. » Vendredi ou les Limbes du Pacifique.

Notre faculté à avoir une communication intra personnelle dépendrai donc de nos prochains, car à l’intérieur de toute conscience se trouverait ce que Gilles Deleuze, commentant ce roman dans son ouvrage Michel Tournier et le monde sans autrui, a appelé « la structure autrui ». Selon lui, l’univers perd son sens pour Robinson qui est seul sur son île déserte. L’autre représente la possibilité d’une nouvelle perspective. C’est autrui qui peuple l’univers de notre conscience.

Robinson « sauve » et reconstruit sa conscience, dans la solitude de l’île Speranza, en s’inventant un « autre » imaginaire, ne serait-ce que par le jeu de l’écriture d’un journal, puis en rencontrant cet autre radical, Vendredi, qui, comme l’indique le titre du roman, devient l’acteur principal de l’histoire de Robinson. Il devient homme social quand la compagnie de Vendredi achève de l’épanouir en le libérant de l’angoissante solitude. Autrui est ainsi l’auxiliaire indispensable de la reconnaissance et de la construction de soi et du monde, pour le meilleur et pour le pire, car en effet, la communication intra personnelle peut-être bénéfique pour nous comme elle peut avoir des effets négatifs sur notre personne. C’est donc parce que les Autres nous regardent et nous jugent que nous construisons une certaine confiance en nous ou pas, ce qui prouve que la communication intra personnelle est très subjective.

Celle-ci est régie par tous les facteurs extérieurs à nous car nous avons peur de ne pas être reconnus dans la société, de ne pas être appréciés ou aimés, ou tout simplement d’être mal vus.

La publicité américaine du site talkcinema.com explique bien ce phénomène, en mettant en scène un homme d’affaires en déplacement pour un weekend et qui se rends à la réception de son hôtel pour payer sa facture. A ce moment là, le réceptionniste commence à lui détailler ses consommations, avec, entre autres, le nom d’une dizaine de films pornographiques inspirés de noms de films très populaires comme « Sperminator » au lieu de « Terminator » par exemple, et tout cela à voix haute. Celui-ci est alors jugé par les personnes qui attendent derrière lui, il a honte, et a peur d’être considéré comme un pervers sexuel et non pas comme un business man important. C’est alors que le slogan lui propose de parler cinéma avec les personnes qui ont les mêmes goûts que lui. « Talk cinema between people like you ».

Cette publicité est très pertinente car effectivement, la communication intra personnelle n’existe pas en dehors de l’environnement dans lequel nous sommes. C’est parce que les gens derrière lui ont condamné ses actes et qu’ils l’ont jugé, perçu comme un pervers, que cet homme a réalisé la vulgarité de ses actes et qu’il a eu honte, et bien-sûr qu’il a pu se remettre en question. Autrement dit, il ne se serait ni jugé, ni blâmé, et aurait continué à vivre les choses sans jugement réfléchi, et donc, sans se questionner.

Et c’est en cela que nous pouvons dire que l’environnement dans lequel nous sommes nous pousse à penser de bonnes ou de mauvaises choses, car c’est lui qui détermine notre communication intra personnelle et qui nous fait penser le bien et le mal.

Les Sénégalais par exemple considèrent l’excision comme une normalité, comme un rite indispensable et légitime. Mais de notre point de vue extérieur, cela est un acte barbare que nous ne pouvons nous empêcher de condamner. Cependant, il faut savoir que nous jugeons ces rites d’après des critères propres à notre civilisation, et donc, que nous rejetons dans la barbarie d’autres peuples dont les pratiques sont différentes aux nôtres, tout simplement parce que nous pensons détenir une certaine vérité relative aux choses et qui nous est imposée par notre société. Mais s’il est vrai que l’eau bout à cent degrés (on peut s’en assurer à l’aide d’un thermomètre), ou que la France bénéficie d’un climat tempéré (les livres de géographie le confirment), il est faux de dire que le soleil tourne autour de la terre (depuis Galilée, la physique n’a cessé d’établir que c’est la terre qui tourne autour du soleil). Et si les critères qui permettent de distinguer le faux du vrai sont relativement sûrs quand il s’agit de connaissances scientifiques, il n’en va pas de même dans bien d’autres domaines.

En effet, qu’est-ce qui me garantit que l’affirmation selon laquelle il faut être sévère avec les enfants est « plus vraie » que la recommandation opposée ? Ne dépend-t-elle pas de l’ontologie propre aux parents et donc, de leur communication intra personnelle ? Ou encore qui a raison, entre celui qui porte Picasso aux nues et celui qui juge sa peinture tout juste comparable à celle d’un enfant maladroit ?

Dans ces situations, il faut déterminer la part de la connaissance vérifiable, et celle de l’opinion, du préjugé, du jugement de valeur.

Alors peut-on nous détacher de l’influence de notre environnement et porter un jugement objectif sur nous-mêmes et sur les choses ?

Et si cela est possible, n’est-ce pas un devoir ?

 

II – La nécessité d’objectiver notre communication intra personnelle pour lutter contre les préjugés et l’intolérable :

Nous avons pu constater en première partie de cette dissertation que notre communication intra personnelle est indissociable du jugement que les autres portent sur nous, mais aussi que nous pensons en fonction des autres, qui forment notre environnement.

Autrui a une grande influence sur ma perception des choses et de moi-même et peut la déformer, ce que mets en avant la publicité de Canon en mettant en scène une femme déprimée, au visage long et blanc à cause de son angoisse. Cette dernière nous raconte que son mari l’a quittée pour une autre, ce qui lui fait perdre toute estime pour elle-même. Mais tout d’un coup, un fait bizarre survient : elle commence à voir des chiens difformes qui se baladent dans sa maison. Cela nous intrigue aussi, mais une amie à elle est là en train de laver sa vaisselle et lui dit : « Tout va bien, tout ça c’est dans ta tête ».

Et toute la force de cette publicité réside dans le fait qu’elle démontre que les opinions, préjugés, jugements de valeur sont le plus souvent des impressions, des sentiments, des croyances, qui se présentent abusivement comme des connaissances relatives aux objets sur lesquels ils portent mais relèvent plutôt de la supposition, là où l’on ne dispose d’aucune certitude. Et c’est en cela que la communication intra personnelle peut avoir des effets négatifs sur nous comme le découragement, l’angoisse ou l’autodestruction ; beaucoup plus que d’effets positifs comme de se parler à soi-même pour se consoler, se donner de l’estime ou pour reprendre confiance en soi.

Cependant, il faut savoir que les conséquences de cette forme de communication, qu’elles soient positives ou négatives, se répercutent sur l’environnement auquel nous appartenons, et souvent de façon très dangereuse, et cela par le biais des opinions et des préjugés. Sans nous en rendre compte, nous nous abritons derrière l’avis des autorités reconnues, des gens célèbres, tout simplement des voisins ou du plus grand nombre, pour reprendre à notre compte des opinions dont la « probabilité de vérité » tient tout simplement au fait que d’autres les partagent. En quelque sorte, « faute de mieux », les hommes se contentent volontiers de ces affirmations toutes faites qui leur permettent à bon compte d’organiser leur représentation du monde, voire de lui donner un sens qui les arrange afin de se déculpabiliser : il est commode de fonder ses préjugés racistes sur la thèse invérifiable que certaines populations sont supérieures aux autres, rassurant de penser qu’il y a toujours un fond de vérité dans l’horoscope publié par son magazine hebdomadaire,  car que puis-je contre les astres ?

Beaucoup de nos opinions ne sont ainsi que le reflet de l’air du temps, ou des idées reçues auxquelles leur transmission de génération en génération donne toutes les apparences de vérités solidement établies.

La société nous impose beaucoup d’idées reçues qui sont communément admises, qui homogénéisent les pensées de tous, et auxquelles il est très difficile d’échapper. « Tous les hommes sont sujets à l’erreur ; et plusieurs sont exposés à y tomber, en plusieurs rencontres, par passion ou pas intérêt. Si nous pouvions voir les secrets motifs qui font agir les personnes de nom, les savants et les chefs de parti, nous ne trouverions pas toujours que ce soit le pur amour de la vérité qui leur a fait recevoir les doctrines qu’ils professent et soutiennent publiquement. » John Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain (1690).

Les autres nous imposent des valeurs morales qui construisent notre identité et qui conditionnent notre communication intra personnelle nous disait Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra, et c’est Pierre Bourdieu qui expliquera par la suite dans ses Méditations Pascaliennes que si nous voulons vraiment lutter contre les opinions et les préjugés, alors il faut apprendre à objectiver notre communication intra personnelle. Il faut apprendre à former des représentations pertinentes de ce qui se trouve en dehors de nous et éviter les pièges que nous tendent constamment la sensibilité ou l’imagination et qui nous font prendre les choses pour ce qu’elles ne sont pas (un bâton droit apparaît courbé dans l’eau, une personne aimée est parée de qualités qu’elle ne possède pas forcément). En mettant de côté nos croyances, nos opinions, nos traditions, nos particularités de toutes sortes, le dialogue est enfin possible.

Il s’agit pour Kant de considérer la morale une et universelle, seule fondée en droit, et permettant seule de porter un jugement sur la valeur relative des autres. Car les morales collectives ou individuelles valent dans la mesure où elles s’accordent avec la morale des droits et des devoirs universels de l’homme. Les morales ne sont pas équivalentes. Les morales collectives modernes reconnaissent  en général les droits de la personne, ce que ne faisaient guère les morales des temps barbares. Une morale qui s’accommode du travail des enfants par exemple ne vaut pas mieux qu’une morale des temps barbares. C’est de droit de dire que c’est une morale inférieure. Et dire cela est vrai d’une vérité objective, totalement indépendante des vérités de chacun. On ne pourrait pas parler de progrès moral si on ne disposait pas de critères pour en juger. La morale universelle fournie ces critères et sans elle, les morales seraient équivalentes.

Chacun, dans nos républiques, est libre, dans des domaines variés tels que ceux de l’habillement, l’alimentation, du vêtement, de la décoration… etc. Sa communication intra personnelle peut l’induire à préférer ce qui lui est nuisible, choisir sans bien s’en rendre compte, l’autodestruction. Chacun choisit dans certaines limites ce qui lui est bon, et ce toujours grâce à la communication intra personnelle. Certains choix me font me heurter à la conscience commune apparemment universelle. On estime que je n’ai pas le droit de juger de ce que je dois faire, ou ne pas faire, à ma façon. Comme nous avons pu le démontrer, les autres conditionnent mes pensées et je ne suis pas seul juge. Qu’est-ce qui est bien, qu’est-ce qui ne l’est pas ? Je ne puis répondre à ces questions en suivant simplement mes goûts. Il y a une vérité morale à ce sujet. Tel est le problème du fondement de la morale. Il s’agit de tenir un discours dont la finalité est de justifier le jugement moral, c’est-à-dire le jugement qui apprécie les conduites humaines du point de vue du bien et du mal. Il s’agit de valider un système de règles, qui du même point de vue, cantonnent les choix individuels dans la limite du permis. En outre, ce qui nous fait penser que la distinction du bien et du mal doit avoir un fondement, c’est qu’il nous est difficile de penser qu’un individu puisse concevoir de bonne foi que les conduites humaines sont d’égale valeur. Il faut fonder la morale non sur le particulier mais sur l’universel.

Toutefois, fonder la morale, c’est d’abord fonder le droit de juger d’un point de vue moral, c’est-à-dire de porter des jugements moraux, mais comment se présente je jugement moral sur le plan de la forme ?

« Il faut », « il ne faut pas », « tu dois », « tu ne dois pas » ; ces jugements se présentent comme objectifs. On ne prétend pas exprimer seulement une opinion, on ne dit pas « selon moi, tu ne dois pas tuer, mais puisque tu l’as fait, c’est que tu dois avoir une autre opinion sur la question ». Le « tu dois » signifie qu’il y a une façon objectivement juste de se comporter, une façon d’agir telle que n’importe qui doit agir ainsi et enveloppe l’exigence que chacun se comporte ainsi, bref, l’exigence d’universalité. Les préférences, les intérêts de chacun doivent céder le pas aux objectifs du devoir être. Ces lois doivent être respectées pour elles-mêmes, inconditionnellement. « Tu dois » s’impose sans restriction ; il s’agit d’un impératif catégorique.

Lorsque la conscience commune prononce un jugement moral sur une action en se référant à une loi morale qu’elle pose comme objective, elle n’admet pas que cette loi s’impose de l’extérieur à l’auteur de l’action. Cette loi, l’auteur de l’action la reconnaît en lui-même. La conscience commune crédite l’auteur de cette action d’une conscience morale, c’est-à-dire d’une capacité de porter sur son action le même jugement moral qu’elle porte elle-même.

L’auteur de l’action recourt forcément à la communication intra personnelle et se juge, ou peut et doit se juger, au nom d’une loi dont il reconnaît la validité pour lui-même. Il obéit à une loi qu’en son fort intérieur, il approuve et qu’il s’impose à lui-même. Il détermine ainsi sa volonté. En ce sens, il est autonome.

Cependant, fonder la morale serait reconnaître à la conscience commune le droit de porter tels jugements moraux, non tels autres. Mais de tels jugements de valeur n’en seraient pas moins des préjugés et encore faut-il fonder le droit de juger d’un point de vue moral les actions humaines. Néanmoins, il est admis, notamment depuis 1789, que tout revient au respect des droits de l’homme. La notion d’homme est ici fondamentale car cela signifie que les privilèges, qu’ils soient de naissance, de fortune, ou autres, sont injustifiables du point de vue de la morale. La conscience commune moderne les condamne et condamne ainsi tous les régimes politiques qui les admettent. Kant, en opposant les choses, dont on peut faire ce que l’on veut, et les personnes, qui constituent, indépendamment de nous et de nos fins propres, des fins en soi ; a tiré au clair ce qui est enveloppé dans la conscience commune moderne. Il a formulé cette exigence, à savoir qu’il faut toujours traiter autrui comme soi-même, toujours comme une fin, jamais comme un moyen. L’homme est la somme de ses actes, qui l’engagent lui et l’humanité toute entière.

Toutefois, l’intérêt que porte l’homme à lui-même est parfaitement légitime puisque c’est un moyen pour lui d’échapper aux puissances qui voudraient le limiter, voire l’anéantir, d’autant plus que la connaissance de soi est fondamentale pour élaborer une éthique personnelle, un art de vivre… La quête de l’identité, la volonté d’ « être soi » constituent une règle morale tout à fait légitime, car elles peuvent déboucher sur la responsabilité, l’autonomie, la liberté, voire la révolte. L’individualisme peut donc être fécond et dynamique.

 

Conclusion

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. » Pascal, Les Pensées. L’image du roseau, pliant au moindre vent, fragile et inconstant, fait contraste avec la pensée, qui fait la force et la grandeur de l’homme : l’humain est un être paradoxal, grand dans sa faiblesse. L’homme est donc une chimère, un monstre incompréhensible, une créature qui fait exception dans la nature grâce à ses facultés extraordinaires comme penser, réfléchir, raisonner, analyser, et donc, communiquer avec lui-même. Par la communication intra personnelle, nous pouvons comprendre, précisément, que nous sommes misérables, et cela à cause de notre prédisposition à tomber dans le sens commun.

Mais si toutes les opinions présentent ce caractère pour le moins douteux, comment expliquer que de nombreux représentants de la tradition philosophique, qui leur refuse le statut de connaissances, aient plaidé, surtout à partir du XVIIIe siècle, en faveur de la liberté d’opinion ? Quel sens y a-t-il à revendiquer pour tous les hommes le droit de penser librement et par eux-mêmes, si cela revient à leur reconnaître le droit de très mal penser ?

Platon lui-même reconnaissait qu’il existe des « opinions vraies » ou « justes ». Et, comme l’a par la suite très bien montré Kant dans la Critique de la raison pure, l’impuissance de la raison humaine à tout connaître et à tout comprendre laisse une place à l’opinion et à la croyance, à condition toutefois que celle-ci ait « conscience d’être insuffisante aussi bien subjectivement qu’objectivement », c’est-à-dire à condition que celui qui a une opinion ne prétende pas avoir une connaissance certaine. La croyance ou l’opinion doit aussi se fonder sur « quelque savoir », qui la rattache « à la vérité par un lien qui, sans être complet, est cependant quelque chose de plus qu’une fiction arbitraire » (partie II, chap. II).

À ces conditions, nous devons donc considérer comme un bien très précieux la possibilité d’opter librement en faveur de telle religion plutôt que telle autre, de tel parti politique plutôt que tel autre, ou de préférer à d’autres une école de communication ou un genre de peinture : dans ces matières, tout choix argumenté et qui n’entrave pas la liberté d’autrui relève de la liberté d’opinion.

 

 

 

 

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